A l’origine il y a un film

En 1998 sortait un monument du cinéma : Il faut sauver le soldat Ryan. Réalisé par Steven Spielberg et porté par un casting d’exception composé (entre autres) de Tom Hanks, Matt Damon ou encore Vin Diesel (Et oui, un de ses tout premier grand rôle).

Le pitch est simple: Au cœur de la seconde guerre mondiale, un groupe de soldats doit retrouver le dernier d’une fratrie afin de le ramener auprès de sa mère suite au décès de ses frères en opérations.

Toutefois, le film offre plus qu’une mission de sauvetage, et offre une grande fresque du conflit, avec ses engagements brutaux, ses dilemmes moraux et les liens sacrés qui se crée entre frères d’armes.

D’une justesse saisissante, le film a marqué toute une époque, notamment grâce à des plans mémorables, comme le débarquement du 6 juin 1944, la prise d’assaut de l’antenne radio ou le combat final dans les ruines de Ramelle.


Du grand écran à ma chambre d’enfant

En 2002, Medal of Honor : Débarquement Allié sort sur PC. Troisième épisode d’une franchise née sur PlayStation en 1999. L’idée vient de Spielberg, au sortir du tournage d’Il faut sauver le soldat Ryan : il voulait en faire un jeu. Pas mettre son nom sur une boîte. Concevoir quelque chose.

Il arrive chez moi un matin de Noël, dans un bundle physique (une autre époque…).

Lorsque le jeu sort en 2002, je n’ai que 8 ans. Certainement trop jeune pour ce genre de jeu, il m’a profondément marqué. Je me revois, assis à mon bureau devant un vieil ordinateur portable récupéré auprès de mon oncle, lancer le jeu pour la première fois.

La mission d’ouverture en Afrique du Nord. L’embuscade. Le sauvetage du prisonnier. L’infiltration dans la base des U-Boats. À cet age, j’ai du mal à expliquer pourquoi, mais il y a ce sentiment (à juste titre) que ce qui se passe à l’écran s’est passé quelque part, à un moment donné. Pas de dragons. Pas de vaisseaux. Des soldats, de la boue, Omaha Beach. Ce jeu ancre dans du réel.

J’ai joué ensuite aux autres épisodes. Airborne, Bataille du Pacifique (mon préféré de la série). Mais c’est Débarquement Allié qui a tout déclenché.


Spielberg entre tes mains

Dans notre cas, ce n’est pas une métaphore.

Spielberg a co-conçu le jeu original en 1999. Ça explique pourquoi l’ensemble tient: la cohérence narrative est là dès le départ. Son implication s’est effacée au fil des épisodes, mais elle a posé un cadre que les équipes suivantes ont respecté.

La bande-son de Michael Giacchino est orchestrale, sobre. Elle installe une gravité que peu de jeux de l’époque osaient. Elle m’a touché en jouant, sans que je sache pourquoi. À 8 ans, on n’a pas encore les mots pour ça.

Sur la plage d’Omaha, le jeu ne te met pas en spectateur. Tu cours, tu tombes, tu te relèves sous les balles. Le film de Spielberg fait la même chose avec d’autres moyens. Ils ne racontent pas la même chose. Ils ne s’annulent pas.

Les ennemis allemands ne sont jamais humanisés. Pas de nom, pas de personnalité. C’est cohérent avec le genre à l’époque. Avec le recul, ça me gêne un peu. On en oublie presque que la guerre se fait contre d’autres humains.


Ce que ça fait de jouer à la guerre à 8 ans

C’est précisément parce que j’étais jeune que ça a autant marqué. Un adulte aurait vu les animations rigides, les scripts répétitifs. Un gamin de 8 ans voit Omaha Beach, la mission avec les snipers, celle ou on vole le char Tigre.

Au delà du jeu en lui même, ça m’a donné envie de comprendre ce qu’il représentait. J’ai cherché. J’ai regardé des documentaires. J’ai lu des livres. Débarquement Allié est à l’origine de ma passion pour la Seconde Guerre mondiale. Pas le film (que je n’ai vu que plus tard) mais le jeu.

C’était une expérience solitaire. Personne autour de moi ne jouait à ça.

Aujourd’hui, quand je pense au game design, je regarde ce jeu différemment. Je vois les ficelles. Les missions scriptées, la mise en scène calculée, les effets sonores qui travaillent l’émotion. Ça n’enlève rien. Un jeu qui résiste à l’analyse, c’est peut-être ça le critère.


L’enfant illégitime

Débarquement Allié sort en 2002. Call of Duty arrive un an après. Et c’est loin d’être une coïncidence.

Les développeurs derrière Medal of Honor : Allied Assault ont quitté EA pour fonder Infinity Ward. Activision les a récupérés quelques années plus tard. Le nom de code interne du projet : Medal of Honor Killer. Giacchino, qui avait composé la bande-son de MoH, a été embauché pour faire pareil sur COD.

COD n’est pas juste le concurrent de MoH: C’est son enfant illégitime. Pour ceux qui souhaiterait en savoir plus sur l’origine de la licence Call of Duty, je vous recommande l’excellente vidéo de The Great Review.

J’ai joué à Call of Duty peu après Débarquement Allié. MoH est plus sobre, plus attaché à l’Histoire. COD est plus spectaculaire et plus efficace commercialement.

Le genre n’est pas mort. Battlefield 1 et V en sont la preuve. Et Hell Let Loose, auquel je joue régulièrement, s’inscrit dans cette lignée en poussant le réalisme tactique encore plus loin, au prix de la narration que MoH avait rendue centrale.

Ce créneau précis, le FPS historique narratif à référentiel culturel fort, est vide aujourd’hui. Personne n’a repris le flambeau.


La naissance d’une passion au bout d’un couloir de plage normande

Un référentiel culturel fort peut-il remplacer du Game Design ? Débarquement Allié dit que oui.

Pas mécaniquement révolutionnaire. Mais Spielberg, la WW2, Il faut sauver le soldat Ryan dans les mémoires collectives: ça compense beaucoup. L’émotion arrive avant la mécanique, qui devient un support secondaire.

Ce que Spielberg a fait avec cette franchise reste rare. Son implication s’est effacée, mais la trace est là.

J’ai presque 32 ans, et je pense encore à un vieux portable récupéré chez mon oncle, et une plage en Normandie qui m’attendait après l’école.

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