J’ai passé des heures, des soirées, des weekends entiers sur World of Warcraft et Dofus.

Pas juste à jouer : à m’investir vraiment, avec l’ambition d’atteindre les meilleurs niveaux, d’intégrer les meilleures guildes, de faire partie du contenu Endgame. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est à quel point cette ambition allait transformer mon rapport au jeu.


Le glissement

Le changement ne se passe pas du jour au lendemain. Loin de là.

Au départ je joue parce que j’aime ça, parce que le monde est immense, parce que la progression est satisfaisante, parce que tout est à découvrir.

Et puis progressivement, sans vraiment m’en rendre compte, le jeu devient une liste d’obligations.

Il faut se connecter.

Il faut avancer.

Il faut être présent pour le raid, pour la session d’XP, pour l’event de la semaine.

Si je rate un moment, je prends du retard.

Et si je prends du retard, je deviens invisible, et finalement remplaçable.


Une pression latente

Dans mon cas, la pression était auto-portée, et non pas induite par les autres joueurs, mais par ce que j’anticipais : si mon niveau n’est pas suffisant, je ne serai pas invité.

Si je ne suis pas présent régulièrement, la guilde ne comptera pas sur moi. Si je n’optimise pas mon personnage, je serai le maillon faible du groupe.

C’est une forme d’anxiété sociale, mais transposée dans un univers virtuel.

Et le jeu, par son design, l’alimente parfaitement. Les systèmes de progression, les classements, les contenus réservés aux meilleurs : tout est construit pour que j’aie constamment l’impression d’être en retard sur quelqu’un.

À un moment, je jouais comme on va au travail. Un minimum d’heures par jour, une obligation de résultats, le sentiment de devoir rendre des comptes. Un second métier, sans les avantages.


Le signal

Le déclic est venu progressivement. Plusieurs soirs d’affilée, je me connectais sans aucun plaisir. Pas de lassitude passagère, mais vraiment aucune envie d’être là.

Je lançais le jeu parce qu’il fallait que je le lance. Pour avancer, pour montrer que j’étais présent, pour ne pas décrocher du rythme des autres. Le jeu était devenu une obligation parmi d’autres.


Couper le cordon

J’ai arrêté. Sans prévenir, sans donner d’explication à personne. J’ai juste coupé.

Ce besoin de partir sans négocier, sans transition, ça dit quelque chose : quand un loisir devient pesant au point qu’on en part comme on claque une porte, c’est que quelque chose a vraiment déraillé.

Adieu Azeroth, adieu le Monde des Douze.


Le retour, mais différemment

Je suis revenu sur mes MMORPG de cœur, mais autrement. Sur les versions vanilla — WoW Classic et Dofus Rétro.

Des mécaniques moins poussées, moins exigeantes, et surtout une communauté qui joue principalement par nostalgie. La pression sociale y est beaucoup plus faible. On retrouve quelque chose de plus simple, plus proche de ce qui m’avait attiré au départ.

Mais sur les versions actuelles, j’ai du mal. La frustration de ne jamais avoir atteint ce niveau-là a laissé une trace. Les jeux ont le même nom, mais ils ne me font plus le même effet.


Ce que ça dit de nous

Ce phénomène, je sais que je ne suis pas le seul à l’avoir vécu. Les témoignages en ligne sont nombreux, des créateurs comme le Joueur du Grenier en ont parlé, et à peu près tous les joueurs qui ont un jour pratiqué un MMORPG sérieusement reconnaissent ce glissement.

Ce qui est frappant, c’est que personne ne nous y oblige. Le jeu ne pointe pas une arme sur nous. Mais il est conçu pour créer cette dépendance : la progression permanente, la peur de l’exclusion, la récompense sociale du haut niveau. On s’impose volontairement une pression que beaucoup de vrais emplois n’oseraient pas nous demander.

La question que ça pose, au fond, c’est celle du rapport au loisir et à la performance. Pourquoi reproduit-on dans nos moments de détente les mêmes logiques d’exigence et d’anxiété qu’on cherche justement à fuir ? C’est peut-être ça, la vraie question que le MMORPG nous pose. Pas sur le jeu, mais sur nous.


Mais alors quoi ?

Cela peut sembler cliché, mais comme dans beaucoup de choses, tout est une question de dosage et de ce qu’on cherche à ressentir. J’aime toujours autant ces jeux, et je reste persuadé que pour de nombreux joueurs, la recherche du très haut niveau et de la performance est un vrai levier de satisfaction. Ils y trouvent un plaisir réel, et c’est tout à fait légitime.

Pour autant, il est important de rappeler que le jeu vidéo reste avant tout, pour l’immense majorité des joueurs, une activité ludique. Un plaisir. Et qu’il ne devrait pas basculer dans une forme d’addiction trop souvent caricaturée par les médias ou par ceux qui ne connaissent pas vraiment le milieu.

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